Parataxe après négation et interrogation

par Fernand Bentolila
Professeur honoraire
Université René Descartes, Paris.
fbentolila@gmail.com

In this article, I will study parataxis after a negation or a question. This parataxis is well described in the grammars of ancient Greek and Latin. It occurs in modern Greek, ancient French, and in Hamito-Semitic languages such as Arabic, Berber or Biblical Hebrew. I would like to underline here the specificity of negation and question (yes-no question or wh-question). In those examples, the negation or the question always heads a complex sentence consisting of two coordinated and most often antithetical clauses. These structures do not belong exclusively to a particular language: they are universal as they reflect emotions or movements of thought (astonishment, reasoning, argumentation). It would be interesting to find out whether they occur in languages other than the ones I have mentioned.

1.INTRODUCTION

Le terme de parataxe que j’emploie ici mérite une explication. Dans une phrase complexe, c’est-à-dire une phrase comprenant plusieurs propositions, on parle de parataxe quand ces propositions sont juxtaposées ou coordonnées, et on parle d’hypotaxe quand des rapports de subordination sont marqués entre ces propositions.

ex. de parataxe : Elle serait bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait.  (Flaubert, Madame Bovary).

Le même contenu sémantique pourrait être exprimé autrement, en établissant explicitement une hiérarchie entre une principale et une subordonnée par si ou parce que :

Elle serait bien descendue causer avec la bonne, si une pudeur ne l’avait pas retenue ;  ou bien  Elle ne descendait pas causer avec la bonne, parcequ’une pudeur la retenait. 

Dans cet article, j’étudie des tours où la négation ou l’interrogation commande une phrase complexe formée de deux propositions coordonnées. Le terme de parataxe semble être entré dans l’usage pour désigner ce type de construction1 qui est bien décrit dans les grammaires du grec ancien et du latin.

2. LA PARATAXE DANS L’AIRE INDO-EUROPEENNE

2.1. Grec ancien et latin

Pour le grec ancien Ragon et Renault (1937 : § 439) citent Démosthène (18, 56) :

ou tauta men graphei o Philippos, tois d’ ergois ou poiei « il est faux que Philippe écrive ces choses et qu’il ne les exécute pas ». Selon les auteurs, la négation « mise en tête de la phrase (ou), porte à la fois sur les deux membres mis en corrélation par men…de…Le français préfère subordonner le premier membre de phrase : ‘ne croyez pas qu’il les écrive sans les exécuter, pour ne pas les exécuter’. »

Humbert (1954 : § 616) cite un autre exemple de Démosthène (18, 179) :

ouk eipon men tauta, ouk egrapsa de; oud’egrapsa men, ouk epresbeusa de; oud’epresbeusa men, ouk epeisa de thèbaious « On ne peut pas dire que j’aie prononcé ces paroles sans rédiger un texte de loi ; ni que j’aie rédigé un texte sans être allé en ambassade ; ni que je sois allé en ambassade sans avoir persuadé lesThébains. »

Dans l’exemple précédent, le même schéma structural est répété trois fois : une négation initiale coiffe un ensemble de deux prédicats coordonnés par men…de…qu’on oppose l’un à l’autre.

Dans le De fato (§ 15) de Cicéron on trouve plusieurs exemples de négation non gouvernant deux propositions antithétiques ; la répétition du coordonnant et…et joue un rôle analogue à celui du grec men… de, et montre bien que la négation initiale Non est mise en facteur commun pour l’ensemble :

Non et natus est quis oriente Canicula et is in mari morietur, littéralement «  (négation) et quelqu’un est né au lever de la Canicule et il mourra dans la mer » > « il n’est pas vrai à la fois que quelqu’un soit né au lever de la Canicule et qu’il mourra dans la mer. »

Non et venae sic < cui > moventur, et is febrim non2 habet « il n’est pas vrai à la fois que quelqu’un ait un pouls qui batte ainsi et qu’il n’ait pas de fièvre. »

Au lieu de la négation, c’est l’interrogation qui peut coiffer un ensemble de deux propositions coordonnées.

Pour le latin, Lucien Sausy (1952 : § 222) cite un exemple de Cicéron (Tusc V, 90) :

An Scythes Anarchasis potuit pro nihilo pecuniam ducere, nostrates philosophi facere non poterunt? « Eh quoi ! Le Scythe Anacharsis a pu ne faire aucun cas de l’argent, et les philosophes de chez nous ne pourrons le faire ? »

Et il commente : « An (ou an vero) peut introduire deux propositions principales juxtaposées (parataxe), qui en réalité s’opposent et ne peuvent être vraies à la fois, sans qu’il y ait contradiction ou absurdité. Dans ce cas, on traduit an par ‘est-il admissible que ?’ ou par ‘eh quoi !’».

Il est à noter que dans l’exemple précédent l’interrogation exclamative-oratoire équivaut à une assertion négative marquant la coexistence impossible des deux propositions coordonnées.

2.2. Ancien français

On trouve des tours analogues en ancien français. Ainsi nous avons dans le Jeu de la feuillée deux exemples de parataxe après une interrogation partielle.

 Dans les deux cas, bien qu’il s’agisse d’une interrogation partielle, celle-ci, d’une certaine façon, coiffe l’ensemble de l’énoncé.

Dans le premier (vers 446-451) le français moderne, pour rendre le sens a recours au subordonnant alors que :

Comment ont prelat l’avantage

D’avoir femes a remuier

Sans leur privilege cangier,

Et uns clers si pert se frankise

Par espouser en sainte eglise

Feme qui ot autre baron.

« Comment les prélats peuvent-ils avoir des femmes à foison sans rien perdre de leur privilège alors qu’un clerc perd sa franchise (immunité) s’il épouse à l’église une femme qui eut un autre mari ? »

Dans le second exemple (vers 351-353) il n’y a pas opposition entre les deux propositions ; le contexte crée un effet de sens qu’on rendra en faisant de la deuxième proposition une consécutive ou une finale :

Que vaurraies tu avoir mis

Et tu fusses mais a toudis

Si boins menestreus con tes peres ?

trad. litt.)« que voudrais-tu avoir donné

et tu serais désormais et pour toujours

aussi bon ménestrel que ton père ? »

->  « qu’est-ce que tu aurais donné pour être aussi bon ménestrel que ton père ? »

2.3. Grec moderne

En grec moderne on trouve un tour comparable à celui de l’exemple précédent ; il est signalé par Brian D. Joseph et Irène Philippaki-Warburton dans Modern Greek (1987 : 9). Après avoir noté qu’on ne peut pas interroger sur un seul de deux termes coordonnés, les auteurs signalent cette exception où « et » prend un sens causal ou consécutif :

ti ipa ké épese kato ? «  qu’est-ce que j’ai dit et il est tombé ? » -> « qu’est-ce que j’ai dit

pour le faire tomber ? » (to make him fall down).

Peut-on vraiment dire, comme le soutiennent les auteurs, que dans cet énoncé on interroge sur un seul des deux termes coordonnés ? En fait ici encore, l’interrogation coiffe l’ensemble des deux prédicats et crée un effet de sens qu’on ne peut traduire qu’en recourant à une consécutive (« de telle sorte qu’il est tombé »).

Ce qui est surprenant, c’est la faculté qu’a l’interrogation partielle de colorer de sa force énonciative l’ensemble de la phrase complexe qui suit. Dans l’exemple précédent le locuteur ne s’interroge pas seulement sur la nature de ses propos, il s’interroge sur ses propos et leur liaison avec la chute de l’interlocuteur.

Ici encore l’interrogation a valeur d’assertion ; elle affirme une impossibilité :

« qu’est-ce que j’ai bien pu dire… ? -> je n’ai rien dit… ».3

Ce tour est fréquent en langue parlée ; Christos Clairis, locuteur grec natif a pu spontanément me donner d’autres exemples sur le même modèle :

ti efage ke arostise? « qu’est ce qu’il a mange et il est tombe malade? » 

ti tou ekanes ke efige? « qu’est-ce que tu lui as fait et il est parti? » 

3. LA PARATAXE DANS L’AIRE CHAMITO-SEMITIQUE

On rencontre des constructions tout à fait comparables dans des langues chamito-sémitiques.

3.1. Arabe dialectal

En arabe dialectal marocain, dans un corpus de proverbes recueillis par Abdelkrim Lechheb à Kenitra on lit :

aš dda k təmši l-zzin w ntaya ražəl məskin ? « qu’est-ce qui t’amène à aller à la beauté et toi homme pauvre ? »4

-> « qu’est-ce qui a bien pu te pousser à aller vers la beauté alors que tu es un homme pauvre ? »

Bien qu’il s’agisse d’une interrogation partielle (as), l’interrogation coiffe l’ensemble des deux prédicats coordonnés par w avatar de wa5. Là encore le contexte crée un effet de sens qui est rendu en français par une subordonnée (alors que tu n’es qu’un homme pauvre).

3.2. Berbère

En berbère, dans un corpus de proverbes recueillis par Yakhlaf Oumeriem (1985 : 125) auprès des Aït Bouzid de Timoulilt (Maroc) nous lisons :

ur ma tġṛst iydi aha azuġ t « ne pas tu égorgeras un chien et j’écorche lui » -> « si tu égorges un chien, ne crois pas que je vais l’écorcher ».

Dans cet exemple aussi nous avons la mise en facteur commun de la négation ur qui coiffe l’ensemble. Ce que nie ur « ne pas » c’est l’ensemble des deux prédicats coordonnés par aha « et » : tġrst « tu égorgeras » et azuġ « j’écorche ». Ce que l’énonciateur n’accepte pas c’est en quelque sorte cette répartition des rôles, cette globalité. Égorger un chien, c’est déjà un crime ; l’écorcher comme une bête de boucherie, c’est ajouter, à un crime, un crime encore plus grand : on aggrave son cas. On dit ce proverbe chaque fois que dans une association on nous propose le plus mauvais rôle, la tâche la plus ingrate. Dans une variante de ce proverbe recueillie par Driss Azdoud chez lesAït Hadiddou, il y a hiérarchisation ; le premier procès est régi par un subordonnant hypothétique :

iD mkš iġṛs i widi tazuḍ ṭ ? « s’il égorge un chien, iras-tu l’écorcher ? »6

3.3. Hébreu biblique

Dans la Genèse, on adeux exemples7 de parataxe se manifestent :

יב וַתִּצְחַק שָׂרָה, בְּקִרְבָּהּ לֵאמֹר: אַחֲרֵי בְלֹתִי הָיְתָה-לִּי עֶדְנָה, וַאדֹנִי זָקֵן (Genèse, 18, 12).

wattitseḥaq Sarah beqirebbah lè’mor ’aḥarei beloti hayetah li ‘èdenah wa’doni zaqèn.

« et (elle) rit Sarah, en elle-même, pour dire : « après mon être usée, il y aura pour moi (le) plaisir, et mon seigneur (est) vieux ! » 

יג וַיֹּאמֶר יְהוָה, אֶל-אַבְרָהָם: לָמָּה זֶּה צָחֲקָה שָׂרָה לֵאמֹר, הַאַף אֻמְנָם אֵלֵד–וַאֲנִי זָקַנְתִּי. (Genèse, 18, 13)

wayyo’mèr YHWH ’èl-’Abraham zèh tsaḥaqah Sarah lè’mor ha’ap ’oumenah ’èlèd we’ani zaqanetti

« et (il) dit Yhwh à Abraham : « Pourquoi (elle) a ri cela Sarah, pour dire : est-ce que même j’enfanterai, et moi je suis vieille ! › »8 -> « vais-je encore enfanter alors que je suis devenue vieille ? »

Comme on le voit, pour rendre le sens, la Bible de Jérusalem a recours à la subordination.

Ces parataxes qui s’apparentent au style parlé, ont quelque chose de vivant, de naturel ; on ressent comme une présence qui nous émeut quand on entend l’exclamation incrédule de Sarah !

3.4. Difficultés d’analyse

L’ignorance de ces tours parataxiques peut conduire le linguiste à des erreurs d’analyse comme celle que commet Bahmani Nedjar (1988 : t. 3, 288). Cet auteur pose un « subordonnant de contemporanéité wa « en même temps que, tandis que » » à côté d’un coordonnant wa « et » bien attesté et très fréquent. Pour illustrer ce wa subordonnant il cite les exemples suivants :

lā ta-nha- ø ‘an-ḫuluq-i-n wa ta- ’tiy-a miṯba hū « ne pas tu défends caractère en même temps que tu fais simili lui » -> « ne défends pas telle façon d’agir en même temps que tu fais quelque chose de semblable. »

lā ta-’kul-i s-samaka wa ta-šrab-a l-laban-a. « ne pas tu manges le poisson en même temps que tu bois le lait » -> «ne mange pas du poisson en même temps que tu bois du lait. »

Ce problème des deux wa est un exemple parmi d’autres des difficultés que rencontre le descripteur au stade de l’identification des unités (Martinet 1970). On doit se garder des partis-pris excessifs dans un sens ou dans l’autre (toujours ramener à l’unité, ou au contraire multiplier inutilement les homonymes). Mais dans le cas de wa, on doit poser une seule unité (le coordonnant wa « et »), et interpréter les exemples cités à partir de cette valeur. Ainsi pour l’exemple (2) « ne mange pas du poisson et tu bois du lait » on a une négation qui coiffe l’ensemble des deux prédicats coordonnés : « défense de {manger du poisson et boire du lait}. »

La négation d’ailleurs se prête à ces débordements de point d’incidence : même si le point d’incidence réel, syntaxique de la négation la est le premier prédicat, la portée sémantique de la négation se prolonge jusqu’au deuxième prédicat ; en fait ce qui est nié c’est la conjonction des deux procès. Donc au départ il n’y a pas subordination mais une simple coordination avec un effet de sens qui exige, pour être rendu en français, le recours à la subordination.

Notons que ce wa « en même temps que, tandis que »  postulé par Nedjar a un comportement bien particulier car, comme l’auteur le précise plus loin, « il exige dans la principale, un prédicat verbal déterminé par l’impératif, ou un adverbe de négation ou un adverbe d’interrogation ». Ces deux dernières contraintes sont à souligner car, comme nous l’avons vu plus haut, les phénomènes analogues que nous trouvons dans les autres langues apparaissent principalement après négation ou interrogation.

4. CONCLUSION

En guise de conclusion je ferai quatre remarques.

  • Il faut rappeler ici la spécificité de la négation ; même si on l’étiquète comme adverbe, force est de reconnaître que ce n’est pas un adverbe comme les autres. On savait déjà que le point d’incidence grammaticale de la négation ne coïncidait pas toujours avec son point d’incidence sémantique. Ces tours parataxiques nous apprennent que la négation peut déterminer non pas un prédicat mais une phrase complexe tout entière. Il en va de même de l’interrogation, qu’elle soit totale ou partielle.
  • Dans tous les exemples de parataxe après interrogation, celle-ci équivaut à une assertion soulignant une contradiction ou une impossibilité. Bien que le titre de cet article soit justifié formellement, ce qui seul est pertinent dans ces constructions, c’est le signifié de négation, qu’il soit porté par une négation ou par une interrogation oratoire.
  • La connaissance de ces tours permet d’affiner la description et peut aider le linguiste quand il identifie les unités significatives de la langue à l’étude.
  • Ces constructions n’appartiennent pas en propre à telle ou telle langue : on les voit à l’œuvre dans des langues non apparentées ; elles ne font que traduire des émotions ou des mouvements de pensée (étonnement, raisonnement, argumentation) qui sont universels. Il serait intéressant de voir si elles se retrouvent dans d’autres langues que celles que j’ai citées.

Références bibliographiques

Chanet Anne-Marie, 1990, « Négation sur parataxe » et structures apparentées en grec : comment se construit l’interprétation globale. In: L’Information Grammaticale, N. 46, pp. 28-33.

Ernout Alfred et Thomas François, 1951, Syntaxe latine, Paris, Klincksieck.

Humbert Jean, 1954, Syntaxe grecque, Paris, Klincksieck, 463 p.

Joseph Brian D. and Philippaki-Warburton Irene, 1987, Modern Greek, London, Croom Helm.

Martinet André, 1975, Analyse et présentation, Linguistique contemporaine. Hommage à Eric Buyssens p.133-140. Reproduit dans Studies in functional Syntax, Munich, W.Finck, 275p. (p.134-141).

Nedjar Bahmani, 1988, Grammaire fonctionnelle de l’arabe du Coran, Editeur B. Nedjar, (Kriegsstr 194, D-7500 Karlsruhe, R.F.A), 4 tomes.

Oumeriem Yakhlaf, 1985, Essai d’analyse sémiotique d’un corpus de proverbes berbères, thèse pour le doctorat de troisième cycle de linguistique, Université Paris X (Nanterre), 296 p ronéotées.

Ragon E.et Renauld E., 1937, Grammaire complète de la langue grecque, Paris, De Gigord, 528 p,

Sausy Lucien, 1952, Grammaire latine complète, Paris, Fernand Lanore, 371 p.

1 Voir par exemple Humbert (1954 : § 616) et Chanet Anne-Marie (1990).

2 Notons que dans ces tours parataxiques le latin emploie exceptionnellement la séquence et non au lieu de la négation copulative neque. Entre autres emplois spéciaux (où et non remplace neque, Ernout et Thomas (1951 : 375) citent le cas de l’opposition qu’ils illustrent par l’exemple suivant de Cicéron : videmus et non commovemur ? « nous voyons et nous ne sommes pas émus ? »

3 La même remarque vaut pour les autres exemples de parataxe après interrogation.

4 Communication personnelle.

5 Ce coordonnant wa figure dans les exemples de l’hébreu biblique et de l’arabe du Coran cités plus bas.

6 Communication personnelle.

7 Ces exemples m’ont été signalés par Rachel Drezdner.

8 Notation phonétique et traduction littérale de Jean-Noël Aletti (communication personnelle).