Nouveau regard sur le système verbal du français

par Fernand Bentolila

The author intends to describe the verbal system of the french language, without previous knowledge, without sacrificing to tradition. Through commutation, he finds out the verbal determinants which can oppose in the assertive and interrogative sentences, and sets apart the imperative that marks another enunciative operation (the injunction). He retains only the units subject to a choice of the speakers, and thereby he eliminates the indicative and the variants of units. After criticizing the notion of mood and the conjugation tables, he stresses that we must take into account the relevant opposition contexts if we want to achieve a homogeneous inventory of the verbal determinants.

Pourquoi ajouter cette contribution à la masse d’études portant sur le verbe français? Peut-être parce qu’on s’exaspère de voir que rien ne bouge, ou si peu, dans l’enseignement de cette matière. Dans les manuels élémentaires les plus connus on affiche encore des tableaux de conjugaison avec les modes en abscisse et les temps en ordonnée. On continue à parler de modes impératif, infinitif et participe, même dans des ouvrages destinés à l’enseignement supérieur. Je propose de tirer parti des outils théoriques élaborés par la linguistique moderne1 pour tenter de clarifier certaines catégories ou classifications léguées par la tradition.

  1. METHODE DE DESCRIPTION

Décrire le système verbal d’une langue, c’est faire l’inventaire des déterminants du verbe. Pour le faire sans idée préconçue, il faudrait pouvoir analyser le français à partir d’un corpus, comme un linguiste qui décrit une langue sans tradition grammaticale.

Les données brutes, premières que nous livrerait le corpus, ce sont des syntagmes comme dansons, danserez, avait dansé etc…Pour rendre compte de cet ensemble, le linguiste descripteur postule une entité unique (le verbe danser) et une série de déterminants grammaticaux du verbe, tels que l’imparfait, le futur, le plus que parfait etc… La forme du verbe postulé peut varier en combinaison avec les déterminants : ainsi le verbe aller présente plusieurs radicaux : il va ~ il allait ~ il ira ~ qu’il aille. Mais malgré ces différences formelles, nous ramenons toutes ces occurrences à l’unité (à savoir le verbe aller). Cet exemple est intéressant car il nous permet de préciser le rôle qu’André Martinet assigne à la morphologie. Pour lui ce n’est pas simplement la partie de la grammaire qui étudie la forme des mots ; elle a pour tâche de répertorier les variantes2 formelles des unités et de donner leur conditionnement, c’est-à-dire les règles qui président à leur occurrence. Ainsi pour le verbe aller la variante [i-] est conditionnée par le futur (il i-ra) ; la variante [al-] par l’imparfait (il all-ait) etc…

1.1. Les unités significatives minimales

Faire l’inventaire de ces déterminants n’est pas chose facile. Rappelons que ces déterminants sont des unités significatives minimales3. Qu’est-ce qu’on entend par unité ? Partons de la notion de mot ; par exemple, dans l’énoncé écrit [Pierre vendra des pommes], il y a quatre mots, c’est-à-dire quatre segments séparés par des blancs. Mais un mot peut comporter plusieurs unités ; c’est le cas de vendra, formé du verbe vendre et du futur. Pour dégager ces unités, les linguistes se servent d’une opération appelée commutation. On remplace un segment de la chaîne ou de l’énoncé par un autre segment (ou on le supprime). Si cela entraîne un changement de sens, l’opération de commutation a réussi : le segment remplacé est bien une unité puisqu’il peut s’opposer à un autre segment ou à rien avec effet de sens. Par exemple la commutation de vendra avec achètera dans notre énoncé de départ nous permet de dégager deux unités : les verbes vendre et acheter. La commutation de vendra [vãdra] avec vend [vã] c’est-à-dire la suppression du segment [-dra] nous permet de dégager deux unités : le futur et le présent. Il faut souligner l’importance de cette procédure qui pourrait paraître une ascèse inutile aux yeux du lecteur : sans cet instrument théorique, la description des langues ne peut parvenir à aucun résultat solide. Les unités ne sont pas données au linguiste ; il doit les découvrir et prouver leur statut d’unité au moyen de la commutation.
Je rappelle que la commutation se fait dans la chaîne parlée (c’est-à-dire dans des énoncés concrets) et non pas dans le système (c’est-à-dire une structure abstraite ou un tableau légué par la grammaire traditionnelle, ou établi par le descripteur). Certains linguistes l’oublient parfois. Dans le Dictionnaire de didactique des langues4, on peut lire, à l’article neutralisation :  » L’opposition présent / futur réalisée morphologiquement à l’indicatif (mange / mangera ; suis / serai) est neutralisée au subjonctif « .
Il semble que les auteurs soient partis de la notion traditionnelle de mode et qu’ils aient voulu dire simplement que dans la colonne du « mode indicatif », on a un présent et un futur alors que dans la colonne du « mode subjonctif », on n’a pas de futur. Ces modes-là n’existent que sur le papier, celui où sont imprimés les tableaux de conjugaison. Même s’ils étaient dégagés par des procédures rigoureuses et convaincantes, ce qui n’est pas le cas, ils constitueraient un système, c’est-à-dire une structure abstraite, un modèle construit, postulé par le chercheur pour rendre compte de la réalité des faits. Or on ne peut pas parler de neutralisation en se référant à des contextes qui ne sont pas définis dans la chaîne.

1.2. Les tableaux de conjugaison

Les grammaires traditionnelles présentent en général sous la forme d’un tableau de conjugaison toutes les formes possibles d’un même verbe. Bien sûr, ce regroupement se fait peu ou prou suivant certaines lois d’organisation, de structuration. Par exemple, pour le latin, le tableau ressemble aux axes de coordonnées des mathématiciens et donne en abscisses les modes et en ordonnées les temps.5 On trouve des tableaux analogues dans certaines grammaires du français6. Je voudrais montrer ici que de tels tableaux ne donnent pas une image adéquate du système verbal que nous dégageons dans notre cadre théorique et peuvent même être nocifs si on les utilise dans l’enseignement du français. D’une part, on y désigne uniformément comme modes des éléments très différents ; et d’autre part, les « modes » sont conçus comme des sous-ensembles comportant des éléments appelés « temps » ; par suite le risque est grand de croire, à tort, que tous ces éléments sont des unités, et que dans le syntagme verbal il faisait nous aurions deux déterminants (indicatif et imparfait), et dans le syntagme verbal il fît nous aurions subjonctif et imparfait ; et, pire, que dans il faisait comme dans il fît nous aurions la même unité imparfait. Enfin ils risquent de donner l’illusion que tous les syntagmes verbaux qui y figurent forment un ensemble homogène et sont susceptibles de s’opposer l’un à l’autre dans tous les contextes.

1.3. La notion de mode

Cette notion de mode a la vie dure. On la retrouve chez des auteurs tout à fait estimables. André Martinet7, sacrifie à la tradition et parle d’une classe des modes comprenant « quatre unités : l’impératif, le subjonctif, l’infinitif et le participe ». Mais il n’accorde pas le statut d’unité à l’indicatif.
Riegel8, tout en montrant qu’il n’y a pas de rapport clair entre mode et modalité sacrifie, lui aussi, à la tradition, et distingue cinq modes : « l’indicatif, le subjonctif, l’impératif, l’infinitif et le participe ». Mais il intègre le conditionnel à l’indicatif, comme l’avaient fait Wagner et Pinchon9 qui s’appuyaient, il est vrai, sur des considérations historiques et sémantiques :
« si l’on fait du futur un temps de l’indicatif, […] il est normal de faire du conditionnel un temps. Si l’on faisait du conditionnel un mode, il faudrait alors en faire un aussi du futur. Ces deux formes, solidaires se définissent l’une par rapport à l’autre… Elles appartiennent donc à l’indicatif. »
Sans mettre en doute l’intérêt de l’histoire et de la sémantique, force est de reconnaître que l’apport théorique de Saussure (« rapports in absentia ») continué par Martinet permet d’aboutir à des résultats non sujets à caution. On ne se pose plus la question de savoir si le conditionnel est un temps ou un mode ; on constate simplement que le conditionnel, dans la chaîne parlée, peut s’opposer non seulement au futur mais à tous les autres déterminants du verbe. Il fait donc partie de cette unique classe des déterminants du verbe qui n’est ni une classe des modes ni une classe des temps ou des aspects mais une classe dont les membres s’excluent l’un l’autre dans la chaîne et peuvent avoir des valeurs temporelles, modales ou aspectuelles.

1.4. Le cas de l’infinitif et des participes

Dans l’inventaire des formes verbales, la tradition retient l’infinitif et les participes et les présente comme des modes ; cette position est difficile à tenir, quel que soit le sens qu’on donne au terme mode. Ne serait-il pas plus simple de voir dans les infinitifs et les participes des dérivés hybrides qui tiennent du nom et du verbe ? De toute façon, le plus important, c’est de dresser l’inventaire des unités qui peuvent s’opposer dans un contexte donné. Par exemple l’infinitif outre ses emplois de type nominal s’apparente au verbe quand il accepte la négation ne…pas ou quand il joue le rôle de prédicat dans une interrogation délibérative : être ou ne pas être ? où aller ? En français les participes ne peuvent pas fonctionner comme prédicats ; mais ils le peuvent dans des langues sémitiques comme l’arabe ou l’hébreu et, à ce titre, ils doivent être intégrés au système verbal de ces langues.

  1. DIFFICULTES LIEES A L’INVENTAIRE DES DETERMINANTS

Lors de l’inventaire des déterminants du verbe le descripteur rencontre des problèmes spécifiques : a-t-on, dans tel cas donné, une unité ou rien, dans tel autre cas, une unité ou deux unités, une unité ou une variante d’unité ? Le même segment identifié ici comme unité, peut-il être ailleurs un simple formant (ou composant) ?

2.1. Unité ou rien ?

Le cas de l’indicatif

Souvent il est difficile de décider si l’on a affaire à une unité ou à rien. Je rappelle que nous traitons toujours avec des unités dégagées par commutation. Pouvons-nous, en français, avoir une paire minimale de deux syntagmes verbaux s’opposant uniquement par un élément qu’on pourrait désigner comme  » indicatif  » ? Pour ma part, je ne vois rien de tel. Les appellations que nous a léguées la tradition constituent très souvent une source d’erreurs. L’opposition des deux syntagmes verbaux il faisait / il fît ne peut pas être analysée comme {imparfait + indicatif} / {imparfait + subjonctif}. Comme nous le verrons plus loin, fît ne peut pas représenter deux choix ; dans le meilleur des cas, il constitue un seul choix, celui du subjonctif, lequel aura la forme fasse ou la forme fît suivant les contextes. Aussi, quand nous employons les désignations traditionnelles, les affublons-nous de traits d’union, pour rappeler que l’on se réfère à une entité unique. Donc l’indicatif n’est pas une unité. 

Le cas du présent-de-l’indicatif

Examinons maintenant le cas du  » présent-de-l’indicatif « . Doit-on, le considérer comme une unité ? Dans le syntagme verbal (il) fait, avons-nous {faire + présent} ou simplement la « forme nue » du verbe faire ? Martinet10 s’appuie sur le caractère dépouillé de la forme et sur l’absence de signifié spécifique pour soutenir que dans (il) fait, nous avons la « forme nue » du verbe, c’est-à-dire le verbe faire sans aucun déterminant.
Rappelons que, lorsqu’il s’agit de description morphologique, les linguistes ont souvent recours à la forme la plus dépouillée qu’ils utilisent comme base de comparaison. Par exemple, en français, pour décrire la forme (il) chantait, on part du présent (il) chante [šãt] et on dit que l’imparfait -ait [ɛ] s’ajoute à cette base pour former le syntagme chantait [šãt-ɛ]11.
Mais ce caractère dépouillé du présent n’est pas général ; et plusieurs verbes ont un présent  » étoffé  » : avoir, être, aller, faire… Bien sûr, il s’agit de verbes irréguliers, mais ces verbes sont très fréquents. Le deuxième argument invoqué par Martinet — l’absence de spécificité du signifié — n’emporte pas non plus l’adhésion. Il est vrai que, suivant les contextes, le présent pourra évoquer un procès passé, présent ou futur. Mais cette plasticité, cette souplesse du présent ne prouve rien : on pourrait faire la même remarque à propos de l’imparfait. Le présent, comme tous les autres déterminants, a une potentialité sémantique propre, qui lui permet, dans un contexte donné, d’apporter une contribution spécifique au sens général de l’énoncé : même en dehors de tout contexte ou situation, il pleut a un sens différent de il pleuvrait. Avec le contexte ou la situation, il pourra actualiser certaines valeurs de présent déictique, de duratif ou d’itératif.
Je ne pense pas que considérer le présent comme zéro simplifie tellement la description du système verbal du français. Il s’agit d’une convention arbitraire de présentation, et si on veut l’adopter il n’est pas nécessaire de la justifier par des arguments peu convaincants. Mais surtout il ne faut pas oublier, en cours de description, qu’il s’agit d’une simple convention et en tirer argument ensuite pour  » prouver  » le caractère non obligatoire des déterminants. Il suffit en effet d’accorder le statut d’unité au présent pour rendre ces déterminants obligatoires.

2.2. Une ou deux unités ?

Devant certains segments, le descripteur peut parfois hésiter et se demander s’il doit poser une ou deux unités. Nous illustrerons ce problème en étudiant les formes composées et la forme en –rait du français.
Pour rendre compte des formes composées du verbe français, on peut, soit poser six nouvelles unités (a fait, avait fait, aura fait, eut fait, aurait fait, ait fait) qu’on désignerait de façon traditionnelle (passé composé, plus-que-parfait, futur antérieur, passé antérieur, conditionnel passé, subjonctif passé), soit poser une seule unité nouvelle qu’on nommera  » parfait  » et qui, en concomitance avec les déterminants des formes simples, donnera les formes composées. C’est cette dernière solution qu’adopte par exemple la Grammaire fonctionnelle du français qui analyse avait fait comme {faire + parfait + passé}.
Chacune des deux solutions a ses avantages et ses inconvénients. Pour ma part, conscient du côté artificiel de cette dénomination de type aspectuel pour une unité qui a le plus souvent pour effet de marquer un prétérit ou une antériorité plutôt qu’un aspect achevé, je préfère aujourd’hui la première solution.
Après les formes composées, nous examinerons le cas de la forme en –rait (conditionnel) du français. On peut voir dans le segment –rait une seule unité (le
 » conditionnel  » de la grammaire traditionnelle) ou deux unités comme le fait Martinet12. Partant d’énoncés comme il a dit qu’il viendrait où la forme en –rait a une valeur de
 » futur dans le passé « , Martinet analyse ce segment en deux unités : le futur -r– et la
 » vision décalée dans le passé  » -ait.
Cette analyse pourrait en outre s’appuyer sur l’étymologie de la forme en –rait (cantare habebat > chanterait, vs cantare habet > chantera). Mais on peut la rejeter pour deux raisons : tout d’abord ce choix initial de Martinet (privilégiant la valeur de  » futur dans le passé « ) l’entraîne à postuler la  » vision décalée  » qui a la forme de l’imparfait, la valeur de l’imparfait, mais qui porte un autre nom ; et cette vision décalée alourdit la description sans profit apparent. D’autre part, il existe une façon plus simple de rendre compte de cette valeur de  » futur dans le passé « . Quand on compare il dit (présent) qu’il viendra et il disait qu’il viendrait, on constate que viendrait, dans le deuxième énoncé, ne dit rien de plus que viendra dans le premier ; que viendra ne peut pas commuter avec viendrait dans le deuxième énoncé ; que viendrait — avec cette simple valeur de futur — ne peut pas apparaître à la place de viendra dans le premier énoncé13. Toutes ces constatations nous amènent à considérer la forme en –rait (dans ce contexte et avec cette valeur) comme une variante du futur en –ra, conditionnée par l’imparfait du verbe régissant (il disait), et à poser, à part, une unité –rait à valeur modale de conditionnel (ex : si j’étais riche, je serais heureux).

2.3. Unité ou variante d’unité ?

Notre souci constant, c’est de traiter avec des unités faisant l’objet d’un choix et que nous dégageons par la commutation. Et nous avons bien soin de distinguer les unités de leurs variantes, c’est-à-dire des formes que peuvent prendre ces unités dans différents contextes. Prenons l’exemple du subjonctif en français. Pour bien comprendre les phénomènes que je veux décrire, il faut distinguer au moins trois usages en français contemporain : le français parlé, l’usage relevé  » moyen « , et l’usage relevé littéraire.
En français parlé, nous n’avons que deux syntagmes verbaux comprenant le subjonctif : fasse et ait fait (subjonctif-présent et subjonctif-passé selon les désignations traditionnelles). Dans l’usage relevé moyen, nous en avons quatre : fasse et ait fait, auxquels s’ajoutent fît et eût fait. Dans cet usage, la règle de concordance s’énonce ainsi :
« quand le verbe régissant est au présent ou au futur, le verbe de la subordonnée se met au subjonctif présent ou passé ; quand ce verbe régissant est au passé ou au conditionnel, le verbe de la subordonnée se met au subjonctif imparfait ou plus-que-parfait »14.
En d’autres termes, dans cet usage, on ne peut jamais opposer fasse à fît, ni ait fait à eût fait, dans le même contexte. Donc les segments amalgamés dans fasse et fît ne sont pas des unités à part entière, ce sont deux variantes15 de la même unité (le subjonctif présent), variantes conditionnées par le temps du verbe régissant. En revanche, l’opposition fasse / ait fait permet de dégager dans ait fait une deuxième unité, le subjonctif passé; et les deux syntagmes verbaux ait fait et eût fait, qui manifestent le même choix {subjonctif passé}, sont aussi des variantes conditionnées.
Tout ce qui précède ne pourrait pas s’appliquer au troisième usage (relevé littéraire), car dans cet usage on peut effectivement opposer fasse vs fît et ait fait vs eût fait. Le Bon usage en cite plusieurs exemples16.

  1. Un même segment peut avoir des statuts différents suivant les contextes.

Nous venons de voir que notre définition même de l’unité nous conduisait à bien distinguer unité et variante d’unité. Nous allons voir maintenant qu’un même segment (le subjonctif) peut changer de statut suivant les contextes.
Si on compare je veux qu’il fasse l’escalier et je cherche un ouvrier qui fasse l’escalier, on constate que le subjonctif fasse représente un choix, donc une unité dans le deuxième énoncé (où l’on peut opposer qui fait à qui fasse), mais que, dans le premier énoncé, le subjonctif fasse ne relève pas d’un choix et qu’il est entraîné par une contrainte grammaticale. Par conséquent, le même segment (amalgamé dans fasse) représente tantôt une unité, tantôt autre chose qu’une unité, une simple traîne de type morphologique qu’on peut continuer à appeler subjonctif mais qui n’aura aucune valeur par elle-même.

  1. LES CONTEXTES PERTINENTS D’OPPOSITION 

Nous avons vu que le statut d’unité des déterminants retenus devait être prouvé par la commutation ; il nous faut préciser maintenant dans quel contexte doit opérer la commutation.
Pour montrer l’importance de cette notion de contexte, j’examinerai successivement le cas de l’impératif, du passé simple et du subjonctif.

3.1. Opération énonciative ou déterminant grammatical du verbe ?
Le cas de l’impératif

Une des tâches qui incombent parfois au descripteur d’un système verbal consiste à bien distinguer entre les déterminants grammaticaux du verbe et des segments qui leur sont assimilés par certaines traditions grammaticales pour des raisons le plus souvent d’ordre morphologique. Il s’agit des marqueurs d’opérations énonciatives.
L’impératif occupe une place à part dans le système verbal. Ce caractère marginal de l’impératif devrait nous inciter à reconsidérer son statut. En fait, l’impératif permet de réaliser une opération énonciative spécifique (l’injonction) et ne s’oppose pas aux autres déterminants grammaticaux du verbe ; il s’oppose aux autres opérations énonciatives, à savoir l’assertion et l’interrogation. En français, par exemple, l’impératif ne s’oppose pas à l’imparfait comme le futur s’oppose à ce même imparfait ; il s’oppose à l’imparfait comme une injonction peut s’opposer à une assertion à l’imparfait ; il s’oppose donc en bloc à tous les déterminants grammaticaux du verbe qui peuvent se réaliser dans l’assertion ou l’interrogation.
En français, ces opérations énonciatives n’apparaissent pas clairement car elles ne sont pas marquées par une unité segmentale occupant une position déterminée. Au contraire, en coréen17, ces trois opérations énonciatives (assertion, interrogation, injonction) sont marquées par des unités spécifiques qui apparaissent obligatoirement dans tout énoncé à prédicat verbal, toujours à la même place (à la fin). Ces unités, comme on pouvait le prévoir, sont en rapport d’exclusion mutuelle car on ne peut en même temps asserter et interroger, ou asserter et donner un ordre.18
Peut-être faudrait-il considérer comme un hasard morphologique l’incidence de l’impératif sur le verbe (dans beaucoup de langues), un peu comme le pluriel, en français, tombe souvent sur l’article qui détermine le nom alors que le vrai noyau, c’est le nom lui-même (le chat / les chats, [lə ša / le ša]).
Rappelons que cette incidence morphologique est très réduite en français puisque la forme de l’impératif est la plus dépouillée qui soit : elle est toujours phoniquement semblable au présent de l’indicatif (sauf pour les verbes irréguliers être, avoir et savoir) ; en fait l’impératif est surtout marqué par l’absence de pronom personnel sujet.
Pour toutes ces raisons, il vaut mieux mettre l’impératif à part au moment de donner une image du système verbal.

3.2. Le passé simple

Nous savons que, hormis quelques usages régionaux, le passé simple ne s’emploie pas en français parlé. Benveniste a montré la pertinence d’une opposition de deux contextes qu’il a appelés discours et histoire :

 « Les temps d’un verbe français ne s’emploient pas comme les membres d’un système unique, ils se distribuent en deux systèmes distincts et complémentaires. Chacun d’eux ne comprend qu’une partie des temps du verbe ; tous les deux sont en usage concurrent et demeurent disponibles pour chaque locuteur. Ces deux systèmes manifestent deux plans d’énonciation différents, que nous distinguerons comme celui de l’histoire et celui du discours. »19

Le passé simple, par exemple, est exclu du discours ; il n’apparaît que dans l’histoire, et seulement aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel.

3.3. Le subjonctif

Contrairement aux autres déterminants grammaticaux du verbe, le subjonctif ne peut pas déterminer un verbe jouant le rôle de prédicat principal dans une énonciation assertive ou interrogative : il ne peut figurer que dans une proposition subordonnée. Le contexte d’opposition pertinent pour le subjonctif, c’est un certain type de proposition subordonnée : dans quelques rares cas, il peut alors s’opposer à d’autres déterminants grammaticaux du verbe et avoir ainsi un statut d’unité.
D’autre part, en français parlé, on ne respecte pas la règle de « concordance des temps » ; donc les variantes subjonctif-imparfait et subjonctif-plus-que-parfait y sont inusitées.

3.4. Choix d’un contexte pour la description

On le voit, quand on parle du système verbal d’une langue, il y a toujours abus de langage. En fait, il faudrait, dans chaque contexte pertinent, faire l’inventaire des syntagmes verbaux qui peuvent apparaître et s’opposer l’un à l’autre pour établir le microsystème verbal propre à ce contexte. Dans le cas des phrases complexes (principale + subordonnée), l’étude des contextes est encore plus ardue car, pour chaque subordonnant, le descripteur doit faire l’inventaire des syntagmes verbaux régis possibles ; mais sa tâche ne s’arrête pas là car le contexte se fait plus subtil ici, plus contraignant, et donne lieu pour chaque syntagme verbal de la subordonnée à un nouveau micro-système dans la principale correspondante. Maurice Gross a montré la complexité de ce problème.20
Une telle façon de procéder donnerait une poussière de microsystèmes. Pour éviter cet émiettement, je choisirai arbitrairement de privilégier, dans un premier temps, le contexte de proposition indépendante ou principale où l’on constate l’inventaire de syntagmes verbaux le plus riche, et, par suite, la plus grande variété d’oppositions et de valeurs signifiées. Dans ce contexte apparaissent dix déterminants qui s’excluent l’un l’autre dans la chaîne, et qu’on peut donc ranger dans une seule et même classe ; la classe des temps-modes : présent, imparfait, futur, passé simple, conditionnel, et lescomposés passé composé, plus que parfait, futur antérieur, passé antérieur, conditionnel passé. Enproposition subordonnée s’ajoutent les deux subjonctifs : subjonctif présent et subjonctif passé.
Remarquons que le dégagement des unités par la commutation aboutit à réunir dans la même classe  » temps « ,  » modes  » et  » aspects « . Il n’y a pas lieu d’en être surpris car il arrive que ces valeurs soient mêlées au sein d’un même déterminant grammatical du verbe. L’essentiel, c’est que la méthode ait été appliquée avec rigueur, que l’analyse soit sans contradiction, et qu’elle ait réussi à dégager les syntagmes verbaux qui s’opposent à tel point de la chaîne : nous traitons avec des unités réelles et non plus avec des artéfacts légués par la tradition. Du coup cette classe unique n’a plus besoin d’une mise en tableau.

  1. CONCLUSION

Pour décrire le système verbal du français, je n’ai retenu que les déterminants qui étaient de vraies unités dégagées, dans la chaîne parlée, par commutation. Cette procédure m’a permis d’éliminer l’indicatif en tant que déterminant. Puis j’ai souligné l’importance des contextes pertinents d’opposition : français parlé / écrit, opérations énonciatives, discours / histoire, proposition principale / subordonnée.
Nos critères de classement n’aboutissent pas à une partition en  » modes  » au sens de sous-ensembles comprenant un certain nombre d’unités appelées  » temps « . Mais, bien entendu, dans une description sémantique plus approfondie du système verbal français, il faudrait, à un moment donné, dégager les valeurs modales des différents déterminants — comme leurs valeurs aspectuelles ou temporelles.

1. Les outils théoriques que j’utiliserai ici proviennent essentiellement de Saussure et de l’enseignement d’André Martinet.

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2. La distinction entre unité et variante permet de diminuer considérablement le nombre des unités et donc de simplifier la description. Par exemple, Riegel (§ 5.6) et Grevisse (§ 677) ne devraient pas parler des pronoms relatifs, car en français il n’y a qu’un relatif : toutes les formes étant des variantes conditionnées par la nature animée ou non de l’antécédent et par la fonction du relatif. Voir M. Riegel, J-C. Pellat, R. Rioul, 1994, Grammaire méthodique du français, Paris, PUF ; et Maurice Grevisse, 1991, Le bon usage , 12° éd. refondue par André GOOSSE, Paris, Duculot,

3. Désormais je dirai unités pour unités significatives minimales

4. R. Galisson , D. Coste, 1976, Dictionnaire de didactique des langues, Paris, Hachette, p. 366. On trouve une erreur analogue dans André Martinet, 1979, Grammaire fonctionnelle du français, Paris, Didier (p. 103, §3.5) : « les différences de temps tendent à se neutraliser en présence du subjonctif. Cette neutralisation est pleinement acquise dans le cas de l’infinitif et du participe. » Sur ce sujet, voir Fernand Bentolila, 1992, “La neutralisation de monèmes”, La linguistique, vol. 28, fasc. 1

5. Voir Lucien Sausy, 1952, Grammaire latine complète, Paris, Fernand Lanore, p.106.

6. Voir par exemple G, Gougenheim, 1974, [1°ed. 1938], Système grammatical de la langue française, Paris, Editions d’Artrey, p. 82.

7. Grammaire fonctionnelle du français § 3.15.

8. Grammaire méthodique du français p. 287.

9. R.L. Wagner, J. Pinchon, 1962, Grammaire du français classique et moderne, Paris, Hachette.

p. 295).

10. Voir Grammaire fonctionnelle du français § 1.15) et André Martinet, 1985, Syntaxe générale, Paris, Armand Colin.§ 5.45).

11. Est-il besoin de préciser que cette démarche purement descriptive ne se réfère aucunement à un processus de formation ?

12. Martinet (1979 : § 3.12 à 3.14).

13. Bien entendu, il est tout à fait possible d’avoir : il dit (présent) qu’il viendrait volontiers s’il n’était pas malade. Mais dans ce cas, la forme en –rait a une valeur modale de conditionnel.

14. D’après W. Wartburg, P. Zumthor, 1958, [1°ed. 1947], Précis de syntaxe du français contemporain, Berne, éd. A. Francke, § 444.

15. Les variantes de signifiant d’une unité sont les différentes formes sous lesquelles se présente cette unité ; elles n’impliquent pas de modification sémantique ; leur occurrence est entraînée par le contexte. L’étude des variantes et de leur conditionnement relève de la morphologie.

16. Grevisse, § 869.

17. Les modalités d’énonciation du coréen qui donnent lieu à de nombreuses variantes sont étudiées dans la contribution de Choi Jaeho in Fernand Bentolila, 1998, Systèmes verbaux, Louvain-la-Neuve, Peeters.

18. Riegel, Pellat et Rioul (p. 589), soulignent à leur tour cette exclusion mutuelle, tout en continuant à présenter le système verbal de façon traditionnelle : « Ces trois types de phrases sont à la fois obligatoires et mutuellement exclusifs : toute phrase française doit avoir une structure correspondant à un et un seul type obligatoire (une phrase ne peut pas être à la fois déclarative et interrogative, impérative et interrogative…).

19. Emile Benveniste, 1966, “Les relations de temps dans le verbe français”, dans Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard.

20. Maurice Gross, 1968, Grammaire transformationnelle du français, syntaxe du verbe, Paris, Larousse, p.18-21.